Les Poissons d’eau douce de Normandie

Les Poissons d’eau douce de Normandie

Les poissons d’eau douce sont d’excellents indicateurs de la qualité des milieux aquatiques, ceci en raison de leur positionnement dans la chaîne alimentaire et des exigences écologiques qui sont nécessaires à l’accomplissement de leur cycle biologique. De plus, animaux à sang froid, ils sont également très sensibles aux variables environnementales telles que les facteurs climatiques et peuvent donc être impactés par les changements globaux.
Ainsi, l’état des communautés des poissons d’eau douce intègre directement de nombreuses composantes de la biodiversité aquatique et témoigne indirectement de l’importance des pressions anthropiques qui sont exercées sur un cours d’eau (pollutions, barrages, aménagement du territoire, régulation des débits, gestion des berges, etc …).

La situation de la région en façade maritime, la présence de l’estuaire de la Seine et de nombreuses rivières courantes à eaux fraîches font que la Normandie présente une grande richesse en milieux aquatiques, à la fois en diversité et en nombre d’espèces fragiles à forte valeur patrimoniale. Toutefois, ces milieux aquatiques subissent de fortes pressions d’origine anthropique dont les raisons sont multiples : position stratégique du territoire régional pour le développement des activités économiques ; présence de plateaux et de sols très favorables à la polyculture ; position au niveau de l’exutoire du bassin parisien. C’est donc dans ce contexte qu’il convient d’appréhender l’évolution de l’état des communautés des poissons d’eau douce de Normandie.

Les chiffres clés :

  • 54 espèces de poissons d’eau douce recensées en Normandie depuis 2010 ;
  • 15 espèces introduites, dont 3 espèces envahissantes ;
  • 84% des indices de qualité piscicoles révèlent des peuplements en bon ou excellent état contre 53% au niveau national ;
  • 5% des espèces étudiées hors migrateurs amphihalins sont en diminution significative.
Photo: Barbeau fluviatile sur l’Epte – FDAAPPMA 27

Richesse spécifique régionale et départementale des poissons d’eau douce normands

Une diversité d’espèces importante à l’échelle normande

À ce jour, la liste régionale comporte 54 espèces différentes, inventoriées sur la période 2010-2021, soit 51 % des espèces recensées en France métropolitaine (UICN, MNHN, 2019) :

  • 38 espèces sont considérées comme indigènes (présentes naturellement en France) ;
  • 1 espèce cryptogène (dont l’aire de répartition initiale est inconnue), la Grémille ;
  • 15 espèces introduites, dont 3 sont concernées par une réglementation nationale sur les espèces envahissantes (Poisson chat, Perche soleil et Pseudorasbora).
Cartographie de la diversité spécifique des poissons d’eau douce en Normandie, période 2010-2021
54 espèces fréquentent actuellement la Normandie*
* sur la période 2010-2021, ce sont 54 espèces qui sont présentes en Normandie. Mais si on remonte sur les 40 dernières années, 59 espèces ont été observées dans les cours d’eau de la région

5 espèces observées sur la période 1979-2010 n’ont pas été revues dans la région depuis 2010, il s’agit de :

  • 2 espèces non natives probablement échappées de plans d’eau ou d’élevages : Le Saumon coho et l’Esturgeon sibérien ;
  • 2 espèces de mulets rarement inventoriées et pouvant être confondues avec le Mulet porc : Le Mulet à grosse tête et le Mulet lippu ;
  • 1 espèce native d’eau douce : le Blageon. Cette espèce classée comme « quasi-menacée » au niveau national avait été observée à deux reprises en 2003 sur la Seine.
ZOOM SUR : Le suivi spécifique de l’estuaire de la Seine
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La situation littorale et la présence de plusieurs estuaires de taille variée font que la Normandie abrite une biodiversité particulière liée aux milieux de transition entre eau douce et eau salée.

L’estuaire de la Seine est la masse d’eau de transition normande principale en termes de biodiversité estuarienne. Ainsi, les données de pêche au filet qui ont été transmises par la Cellule du Suivi du Littoral Normand sur la période 2010-2019 permettent de recenser 18 espèces d’eau douce ou estuariennes différentes. Parmi elles, une espèce typiquement estuarienne et indigène du territoire français : Le Gobie tacheté (Pomatoschistus microps).

NB: Il est important de noter que le protocole permettant de dresser cette liste d’espèces présente certaines limites. celles-ci sont évoquées dans la partie liée à l’effort de prospection (cf. indice n°5 : « Effort de prospection »). Pour ces raisons, le nombre d’espèces relevé dans l’estuaire de la Seine avec cette méthode est donc probablement sous-estimé.

Pour plus d’informations sur la biodiversité estuarienne et sur le fonctionnement de ces milieux à l’échelle régionale : un atlas des poissons des estuaires normands est en cours de réalisation par la Cellule de Suivi du Littoral Normand (CSLN).

Les espèces de poissons d’eau douce introduites présentes en Normandie

28%

de la diversité spécifique présente dans la région est associée à des espèces introduites. Certaines de ces espèces sont susceptibles de créer des déséquilibres et sont à surveiller.

En France, de nombreuses introductions d’espèces exogènes, volontaires ou involontaires, ont été réalisées, pour des motifs variés (curiosité scientifique, loisir pêche, lutte biologique, aquaculture, accidents …). Les poissons sont ainsi, avec les mammifères, le groupe de vertébrés ayant subi le plus d’introductions entre 1900 et 1992 (Keith, Allardi 1997).

Ces translocations d’espèces ont abouti à l’acclimatation d’une partie d’entre elles, qui occupe aujourd’hui une place importante dans les cortèges piscicoles normands (27.7% des espèces). La Normandie correspond globalement aux valeurs observées au niveau national : en 1997, 32% des espèces de poissons françaises étaient introduites. Toutefois, de nouvelles espèces ont été introduites depuis 1997 et ne figurent pas dans ce décompte comme l’Aspe et le Gobie à tache noire.

Silure glane (Silurus glanis) sur l’Avre en 2019 (Photo : FDAAPPMA27)
Gobie à tache noire (Neogobius melanostomus) observé en 2021 dans l’Eure au niveau du barrage de la Madeleine (Photo : FDAAPPMA27)

Un socle commun d’espèces et des spécificités locales qui augmentent la diversité globale

La richesse spécifique diffère selon les entités de la région. Ainsi, l’Eure et la Seine-Maritime sont les départements qui enregistrent le plus d’espèces différentes, probablement en raison de la présence de la Seine qui constitue un point chaud en termes de diversité d’espèces. Toutefois, aucun de ces deux départements n’abrite la totalité des espèces présentes en Normandie.

La diversité spécifique est directement liée aux différents types de cours d’eau et d’habitats que la région abrite.

En Normandie, la majorité des cours d’eau sont des rivières salmonicoles aux eaux naturellement fraîches et bien oxygénées, dont les habitats sont favorables à certaines espèces comme la Truite d’Europe, le Vairon, le Chabot mais également à des espèces migratrices.

Une diversité spécifique répartie de façon hétérogène

La Seine et son estuaire ainsi que la basse Risle constituent avec 42 taxons un point chaud de biodiversité piscicole. Ceci s’explique par la cohabitation d’espèces de contexte cyprinicole, d’espèces introduites, d’espèces estuariennes et de migrateurs amphihalins.

Les parties aval des cours d’eau principaux de la région, comme l’Orne ou l’Eure par exemple, abritent également des diversités spécifiques importantes, typiques des cours d’eau cyprinicoles de plaine.

La région est également maillée par un réseau dense de petits cours d’eau salmonicoles, au nombre d’espèces beaucoup plus réduit (en général inférieur à 5) mais qui sont caractérisés par la présence d’espèces exigeantes en termes d’habitats, de température et d’oxygénation de l’eau comme la Truite d’Europe ou le Chabot.

Une facette intéressante pour la biodiversité régionale provient de la présence de cours d’eau salmonicoles en connexion directe avec des cours d’eau côtiers cyprinicoles. En effet, c’est au niveau de ces secteurs qu’on observe la reproduction de certaines espèces migratrices comme le Saumon atlantique ou la Truite de mer.

Il est important de préciser que l’état de conservation d’un milieu aquatique n’est pas proportionnel au nombre d’espèces de poissons présentes. Certains milieux sont naturellement très pauvres en espèces, et l’arrivée de nouveaux taxons est alors souvent synonyme d’une dégradation du milieu.

Évolution de l’abondance des populations normandes

Un développement d’espèces récemment introduites…

Les espèces qui présentent des augmentations d’abondance les plus marquées sont celles qui ont été introduites récemment. C’est le cas de deux espèces qui étaient auparavant inconnues sur les stations étudiées : le Silure glane et le Pseudorasbora . Cette dynamique peut s’expliquer par leur marge de progression plus importante que pour les espèces natives.
Il s’agit d’espèces à surveiller car elles peuvent potentiellement apporter des pathogènes (cas du Pseudorasbora) ou impacter les espèces migratrices (cas du Silure).

Photo : Silure Glane FDAAPPMA 33 et Y LEDORE FFAL

Une évolution favorable de certaines espèces exigeantes

Parmi les espèces natives, certaines espèces exigeantes en matière de qualité de l’eau sont en augmentation à l’échelle de la région. C’est le cas de la Bouvière et du Chabot. Cette augmentation pourrait s’expliquer par l’amélioration des dispositifs d’assainissement.
La hausse du nombre de Brochets , ressentie par les pêcheurs dans une partie de la région (FDAAPPMA27 et FDAAPPMA14) est validée par les données de pêche électrique. Cette tendance est un bon signe pour les milieux, car cette espèce parapluie dépend de zones humides ou inondables pour sa reproduction. Il faut toutefois rester prudent, car le Brochet reste en diminution à l’échelle du bassin Seine-Normandie (Union de Bassin Seine-Normandie 2020).

Photo : Brochet sur l’Epte – FDAAPPMA-27

Des espèces tolérantes aux pollutions qui se portent bien

On observe également une augmentation des densités d’espèces plutôt tolérantes à la pollution organique : Rotengle et Tanche, ceci malgré le fait que l’importance de la pollution organique soit moins visible en Normandie (où les secteurs étudiés sont plutôt préservés) par rapport à l’échelle du bassin Seine-Normandie

L’ augmentation de deux espèces résistantes et ubiquistes – les Epinoches et les Epinochettes -, dont les populations semblent fluctuer en fonction des conditions hydrologiques et météorologiques, pourrait traduire une tendance au réchauffement des eaux, à la diminution des débits et une plus grande abondance de milieux riches en végétaux aquatiques.

Un recul de certaines espèces sensibles aux perturbations du milieu

Parmi les espèces dont les densités reculent, on trouve deux espèces rhéophiles (qui apprécient le courant), la Vandoise et l’Ombre commun.

  • Concernant la Vandoise, les variations de température, de qualité de l’eau et le recalibrage des cours d’eau pourraient être à l’origine de la fragilisation des populations, déjà potentiellement affectées par les pollutions et le changement climatique ainsi que par la compétition avec d’autres espèces comme le Chevesne ;
  • Pour l’Ombre commun, la situation semble plus hétérogène géographiquement, avec des zones de recul de l’espèce (probablement liée à l’érosion et au colmatage) et des zones avec des populations en bonne santé.

Évolution de l’indice poissons rivière (IPR) traduisant la qualité des peuplements piscicoles régionaux

Un bon état global à l’échelle de la région en comparaison avec le reste du territoire

Sur la période 2016/2017, environ 84% des valeurs d’IPR en Normandie correspondaient aux modalités « bonne » ou « excellente », contre 53% au niveau national ou 62% pour la région Bretagne voisine (Ministère de la Transition Écologique, Office Français de la Biodiversité 2020). Ces chiffres témoignent d’un bon état global des peuplements piscicoles, qui se rapprochent des stations de référence pour la majorité des zones échantillonnées.


Pourtant, les cours d’eau de la région Normandie sont soumis à de nombreuses pressions pouvant affecter la qualité de l’eau et des habitats aquatiques.

  • La région est la deuxième en métropole en termes d’occupation des sols agricoles (ANBDD 2021) ;
  • Les forêts et milieux semi-naturels, disposant de capacités de filtration des polluants et des sédiments, ne représentent que 13% des sols normands (12ème rang par rapport aux autres régions métropolitaines) ;
  • La Seine reçoit également les rejets des 17 millions d’habitants de son bassin versant (PIREN Seine 2018).

Ces pressions expliquent que seules 42% des masses d’eau de surface normandes étaient en bon ou très bon état écologique en 2019 (ANBDD 2021).

Les bonnes valeurs d’IPR observées malgré ces nombreuses pressions s’expliquent en partie par les particularités hydro-géologiques et climatiques de la Normandie (cumuls importants et réguliers de précipitations). Celles-ci garantissent des débits stables sur l’année dans beaucoup de cours d’eau salmonicoles. La présence de secteurs préservés en termes de qualité des masses d’eau (Sud de la Manche ou Nord de l’Eure par exemple) explique également une partie des bonnes valeurs d’IPR observées.

Une tendance à l’amélioration qui touche peu les secteurs les plus dégradés

Plus en détail, l’analyse de l’évolution de l’IPR montre une certaine stabilité de cet indice pour les modalités témoignant de secteurs dégradés (« médiocres », « mauvaises », « très mauvaises »). En moyenne, chaque année, ces secteurs dégradés représentent 23% des indices calculés, tandis qu’on observe une diminution des IPR “bons” au profit de l’indice “excellents”. Il semble donc, qu’à ce jour, que les efforts déployés portent leurs fruits en augmentant le nombre de secteurs en excellent état, sans faire diminuer durablement le nombre de secteurs très dégradés.

Effort de prospection

Plusieurs constats liés à l’analyse de l’effort de prospection :

  • L’effort de prospection est réparti de manière hétérogène sur le territoire :
    • Les zones les plus suivies sont les cours d’eau côtiers car ils concentrent des enjeux importants (espèces migratrices, restauration de la continuité écologique, etc.) et concernent de nombreux organismes (FDAAPPMA, PNR, Cellule de Suivi du Littoral Normand, etc.).
    • L’Ouest et le Sud de la région sont peu ou pas suivis. En effet, les spécificités géologiques de cette partie de la région génèrent un chevelu hydraulique dense compliqué à étudier de manière exhaustive. De plus, à l’intérieur des terres, l’absence de suivis spécifiques aux cours d’eau littoraux réduit l’effort de prospection. Dans ces zones, en l’absence de suivis liés à des travaux, la connaissance des cours d’eau est souvent limitée.
  • Les cours d’eau de taille importante semblent plutôt bien suivis, et les disparités apparaissent surtout sur les rivières et ruisseaux plus petits ;
  • Les masses d’eau de transition bénéficient d’un suivi régulier. À noter toutefois que le protocole de la Directive Cadre sur l’Eau, spécifique de ces masses d’eau, n’est pas représentatif de tous les habitats, et il consiste uniquement à inventorier les 50 cm au-dessus du fond, ce qui exclut certaines espèces (les pélagiques notamment) ;
  • Seuls 1,3% des plans d’eau répertoriés ont bénéficié d’inventaires, ce qui représente en surface 17,6% du total. Les peuplements piscicoles de ces milieux restent donc mal connus.
Ainsi, la mise en place de programmes de suivi sur les cours d’eau et plans d’eau peu étudiés permettrait d’orienter l’effort de prospection en faveur de l’homogénéisation de la connaissance du territoire. La poursuite des études approfondies sur les masses d’eau de transition, mises en place par plusieurs organismes (CSLN, GIP Seine-Aval, etc.), est également souhaitable afin de suivre l’évolution de ces écosystèmes à enjeu face aux nombreuses pressions auxquelles ils sont soumis.

Ce qu’il faut retenir :

  • En Normandie, 54 espèces sont actuellement observées dont 15 sont issues d’introduction, soit à peu près la moitié des espèces recensées en France métropolitaine ;
  • Les points chauds de biodiversité se situent en aval des grands cours d’eau normands avec une quarantaine de taxons en Seine ;
  • Les nombreuses rivières courantes abritent moins d’espèces mais des espèces à faible valence écologique ;
  • Les efforts de restauration de la qualité de l’eau et des milieux se ressentent avec une évolution favorable des densités d’espèces exigeantes comme la Bouvière, le chabot et le Brochet. Mais ces efforts doivent toutefois se poursuivre puisque 5% des espèces (hors grands migrateurs) régressent au profit d’espèces tolérantes aux pollutions ou récemment introduites ;
  • Selon l’indice de qualité national (IPR), la Normandie présente des peuplements en meilleur état que dans le reste du pays avec 84% des stations en bon ou excellent état contre 53% au niveau national ;
  • L’effort de prospection est plutôt bien adapté aux principaux cours d’eau normands avec des améliorations possibles pour les plans d’eau, les petits chevelus et pour le protocole de suivi standardisé qui n’est pas adapté au point chaud de biodiversité piscicole de la Normandie : l’estuaire fluvial de la Seine.

Règlementation :

  • Code de l’environnement : Art. l211-1 à 218-18 et Art. l430-1 à 436-17 ;
  • Loi n°2006-1772 du 30 décembre 2006 sur l’eau et les milieux aquatiques ;
  • Directive Cadre sur L’Eau (2000/60/CE).

Pour en savoir plus, téléchargez la fiche complète de notre collection Indicateurs de Biodiversité Normandie consacrée à l’état des lieux des connaissances sur les Poissons d’eau douce en Normandie

  • Fiche bientôt accessible (en cours de finalisation)

Pour aller plus loin

Yannick SALAVILLE
Chargé de mission FCPPMA • Fédération Pêche 14
Germain SANSON
Directeur • Fédération pêche 27
Fabien GOULMY
Directeur Technique et Scientifique • Fédération pêche 50
Jérôme JAMET
Responsable technique• Fédération pêche 61
Ivan MIRKOVIC
Responsable technique • Fédération pêche 76