Les Odonates de Normandie

Les Odonates de Normandie

Les odonates sont des insectes emblématiques des zones humides dont la diversité et la santé des populations sont révélatrices du bon fonctionnement des milieux qui les hébergent. A ce jour, nous estimons que 59 des 93 espèces d’odonates recensées en France sont présentes en Normandie.

Les odonates : Qui sont-ils et quels sont leurs rôles écologiques ?

Les Odonates constituent le groupe d’insectes communément appelé les « libellules » parmi lesquelles on distingue deux grandes catégories appelées :

Les Anisoptères ou “libellules vraies” qui sont des odonates de grande taille dont les ailes sont étendues à l’horizontal au repos ;

Les Zygoptères ou demoiselles, qui sont beaucoup plus fines et dont les ailes sont repliées au-dessus du corps ;

Aeschne bleue (Aeshna cyanea)
Calopteryx vierge (calopteryx virgo)

Les odonates sont des insectes prédateurs qui vont se nourrir essentiellement d’autres invertébrés (larves d’insectes ou insectes adultes). Ce sont des espèces qui sont intimement liées aux zones humides car l’eau est un élément indispensable à leur reproduction. Elles peuvent ainsi s’observer dans tous les types de zones humides, à l’exception des milieux marins.

La vie des odonates se divise en deux phases : une phase aérienne lorsqu’elles sont adultes et une phase aquatique lors de leur stade larvaire. Lors de la phase de vie aérienne les odonates présentent une capacité à coloniser de nouveaux milieux qui peut parfois être très importante (certaines espèces sont reconnues pour être migratrices). A contrario, lors de leur stade de vie aquatique (qui peut durer quelques mois à plusieurs années), les larves sont quant-à-elles contraintes au milieu dans lequel elles évoluent. Elles sont donc beaucoup plus sensibles aux perturbations qui peuvent affecter les habitats aquatiques (pollutions, comblement, piétinement par le bétail, drainage, artificialisation…).

Si vous souhaitez en savoir plus sur les odonates présents en France vous pouvez consulter le site de la Société Française d’Odonatologie

Une grande diversité d’odonates en Normandie :

A ce jour, la base de données qui a pu être constituée par le Conservatoire d’espaces naturels de Normandie et par le GRETIA est composée de plus de 51 000 données recueillies en majorité depuis le début des années 1990 !

Combien d’espèces d’odonates ont été observées en Normandie au cours des 30 dernières années ?

Sur les 93 espèces de libellules qui ont été recensées en France, 58 espèces ont été observées en Normandie au cours des 30 dernières années (soit environ 63%).
Parmi elles, 6 espèces n’avaient encore jamais été observées sur notre territoire avant 1990.

Il existe deux principales explications à l’apparition de ces espèces dans notre région. Tout d’abord l’augmentation du niveau des connaissances régionales qui résulte principalement de la réalisation d’atlas locaux et régionaux au cours de cette période. Mais il s’agit également de l’arrivée d’espèces méridionales qui étendent actuellement leur aire de répartition vers le Nord et qui arrivent jusqu’en Normandie.

En l’état actuel des connaissances, 9 espèces d’odonates peuvent être observées en moyenne sur chaque commune de Normandie. Toutefois, la richesse spécifique en libellules apparait très hétérogène d’un secteur à l’autre de la région.

Des spécificités départementales…

Lorsqu’on regarde de plus près, des spécificités territoriales apparaissent. Par exemple, en ce qui concerne le nombre moyen d’espèces observées par commune. Ce dernier varie d’environ 11 espèces par commune pour les départements de la Manche et de l’Orne à 8 espèces pour les départements de l’Eure et de la Seine-Maritime et seulement 7 espèces par communes dans le Calvados.

A l’échelle régionale, 3 principaux territoires semblent particulièrement diversifiés en espèces de libellules, il s’agit :

  • Du centre Cotentin dans le département de la Manche (secteurs des landes de Lessay, marais du Cotentin), au niveau duquel on retrouve les plus grandes densités d’espèces avec, par exemple 40 espèces inventoriées sur la commune de Pirou ;
  • De la moitié Sud du département de l’Orne (secteur du Perche et de la forêt d’Andaines), où l’on retrouve localement des densités de 30 à 35 espèces voire 38 espèces sur la commune de Briouze par exemple ;
  • De toute la vallée de la Seine et son estuaire qui sont des secteurs sur lesquels on peut également retrouver jusqu’à 30 à 35 espèces.

En revanche, à ce jour, le centre du Calvados, l’ouest du département de l’Eure et le Pays de Caux semblent être des secteurs moins favorables au développement d’un grand nombre d’espèces d’odonates, du fait de la moindre disponibilité en zones humides.

Des secteurs à enjeux

Parmi les espèces présentes en Normandie, certaines sont plus rares ou plus sensibles que d’autres. Elles sont même parfois menacées. Leur présence sur certains secteurs permet de définir des territoires « à enjeux » pour la préservation de ce groupe d’insectes.

A ce jour, ce sont 27 espèces qui sont considérées comme « à enjeux » sur le territoire normand. Cette liste a été définie à partir des deux listes rouges régionales de Haute et de Basse Normandie. Elle sera actualisée dans les mois à venir grâce à la réalisation d’une liste rouge régionale normande.

De façon générale, la présence de ces espèces sensibles et menacées est liée à la présence d’habitats humides et aquatiques remarquables et bien conservés. Aujourd’hui, le principal secteur favorable en Normandie se situe dans le Centre du Cotentin où on trouve, par exemple, entre 12 et 16 espèces « à enjeux » au niveau des landes de Lessay.

Le département de l’Orne est également un secteur d’importance pour la préservation de ces espèces, notamment au niveau des étangs forestiers situés sur les territoires des deux Parcs Naturels Régionaux qui accueillent jusqu’à 12 espèces remarquables.

Les secteurs « à enjeux » sont beaucoup plus localisés dans les départements de l’Eure et de la Seine-Maritime. Il s’agit par exemple du Marias-Vernier, de la basse vallée de la Risle ou du Pays de Bray qui accueillent localement jusqu’à 14 espèces menacées.

La présence d’espèces d’« affinités méridionales » en Normandie : Un signe du changement climatique ?

Sur les 58 espèces d’odonates présentes en Normandie, toutes n’ont pas les mêmes exigences environnementales. Certaines sont connues pour apprécier les étangs tourbeux frais et ombragés tandis que d’autres vont se reproduire dans des mares ou cours d’eau bien ensoleillés et dont les eaux vont se réchauffer rapidement.
A ce jour, 13 espèces d’« affinités méridionales » sont présentes sur le territoire normand. Il s’agit d’espèces qui se développent, de façon habituelle et optimale dans des conditions climatiques plus chaudes. La Normandie constitue donc souvent la limite nord de leur aire de répartition. Toutefois, certaines de ces espèces présentent parfois des dynamiques d’expansion importantes dans notre région depuis quelques années.
Ainsi grâce à leur capacité de dispersion certaines espèces de libellules, normalement présentes plus au sud, se retrouvent de plus en plus fréquemment et en nombre de plus en plus important en Normandie. Elles colonisent petit à petit notre région en utilisant les couloirs de migration que constituent les vallées et le littoral.
Beaucoup de ces espèces, qui étaient auparavant exceptionnelles, se reproduisent maintenant au niveau de certains secteurs comme les vallées de l’Eure, de la Seine, du littoral du cotentin ou de la partie amont de la vallée de l’Orne qui sont des secteurs où 4 à 8 espèces méridionales peuvent être observées. En dehors de ces zones, la présence de ces espèces « sudistes » reste très occasionnelle.

Il est important de noter que la part des observations d’espèces d’odonates d’ « affinités méridionales » en Normandie a augmenté de 70% au cours des quinze dernières années ! Et qu’au cours de ces 15 ans de nombreux secteurs ont été colonisés. Aujourd’hui, la répartition de ces espèces s’étend au niveau des principales vallées normandes et sur le littoral y compris en Seine-Maritime.

En 20 ans

l’anax napolitain est passé du statut de migrateur exceptionnel en Normandie à celui d’espèce reproductrice en forte expansion. Elle est maintenant présente jusqu’en Suède et en Finlande.

Anax napolitain
Cas de l’Anax napolitain
L’anax napolitain est une espèce de libellule migratrice qui est très largement répandue dans le sud de l’Europe et en Afrique du Nord. Elle est en pleine expansion depuis près de 20 ans maintenant. La première observation de cette espèce en Normandie remonte aux années 1930, à Vauville, sur le littoral ouest du département de la Manche. Puis seulement 2 observations de cette espèce ont été notées jusqu’en 1999. Depuis les années 2000, l’espèce a ensuite été très régulièrement observée, notamment dans la vallée de la Seine. C’est d’ailleurs dans cette vallée que la première preuve de reproduction de cette espèce a été observée en 2009 à Val-de-Reuil. Désormais cette espèce est très largement implantée dans toutes les grandes vallées du département de l’Eure et ses populations semblent en forte progression.

Pression de prospection

Le niveau de recherche des odonates apparait très contrasté à l’échelle de la région. En effet, leur présence étant directement conditionnée par celle des milieux aquatiques, les observateurs vont de façon préférentielle prospecter les secteurs riches en zones humides et vont, au contraire, plutôt délaisser les secteurs, plus secs, comme les plaines et les plateaux.
Au niveau de la Normandie, environ 46 % des communes possèdent au moins une donnée d’odonates postérieure à 1990. On observe cependant de grandes disparités entre les cinq départements de notre région :

  • La Manche est, de loin, le département le mieux connu, notamment au niveau de la côte Ouest du Cotentin. Seulement 13% de ces communes n’ont aucune donnée à ce jour. Ce niveau important de connaissance s’explique en grande partie par la réalisation d’un atlas départemental ;
  • Avec 44% des communes dépourvues de donnée, le département de l’Orne est le second département normand le mieux connu de la région ! Ceci grâce, en partie, à la présence sur son territoire de Parcs Naturels Régionaux qui sont des secteurs au niveau desquels l’effort d’acquisition de connaissance est important ;
  • La Seine-Maritime est, pour sa part, le département le moins bien connu avec près de 64% de ses communes sans aucune donnée. En Seine-Maritime seulement quelques secteurs comme la Vallée de Seine ou le Pays de Bray humide sont régulièrement prospectés ;
  • Enfin, avec environ 47 à 55% de communes sans données, les départements de l’Eure et du Calvados ont des pressions de prospections intermédiaires. Certains secteurs, comme le marais vernier, sont toutefois bien connus.

Bilan

Les odonates forment un groupe d’insectes assez facile à étudier et qui est relativement bien connu au niveau régional comme aux niveaux national et européen.


Les libellules et les demoiselles sont des insectes liés aux zones humides. En Normandie, leur répartition, leur diversité et leur abondance sont donc directement conditionnés à la présence de milieux aquatiques diversifiés et de qualité. Ainsi, les grands secteurs de zones humides présents dans notre région tels que la côte ouest du Cotentin, l’estuaire et la vallée de la Seine, le Perche, le Pays de Bray humide, constituent naturellement les secteurs à enjeux pour ce groupe d’insectes.


Attention toutefois car il existe également dans des contextes plus secs certaines mares ou plans d’eau qui sont isolés et qui offrent des milieux favorables au développement des odonates.


La présence d’une grande diversité de libellules et de demoiselles sur un territoire donné est généralement le signe d’habitats de bonne qualité et de paysages conservés. Elles constituent donc un indicateur intéressant pour suivre l’état de conservation des milieux aquatiques. Il en est de même pour l’évolution de la répartition des espèces d’affinité méridionale qui peut être un élément permettant d’évaluer l’impact du réchauffement climatique sur les insectes en Normandie.

Etang forestier tourbeux dans le PNR du Perche abritant une dizaine d’espèces “à enjeux”


En France, l’Office Pour les Insectes et leur Environnement (OPIE) anime un Plan National d’Actions en faveur des odonates. Ce plan national d’actions a pour objectif d’évaluer et d’améliorer l’état de conservation des espèces d’odonates menacées au niveau français, ceci notamment en favorisant des actions d’acquisition de données quantitatives sur l’état de conservation des espèces et grâce à des actions visant à améliorer l’état de conservation des espèces et de leurs habitats en France.
Ce PNA fait partie des 13 Plans Nationaux d’Actions qui sont déclinés au niveau régional par la DREAL.

Pour en savoir plus, téléchargez la fiche complète de notre collection l’état des lieux des connaissances naturalistes régionales consacrée aux Odonates.

Loïc CHEREAU
Chargé de mission antenne Normandie
Conservatoire d’espaces naturels de Normandie