Les scarabéides de Normandie

Les scarabéides de Normandie

Les Scarabéidés constituent une des familles de coléoptères les plus diversifiées avec plus de 31 000 espèces dans le monde. Les espèces de cette grande famille sont connues sous le nom vernaculaire de scarabées. Cet énorme groupe taxonomique rassemble de nombreuses espèces aux caractéristiques biologiques et écologiques très variées. Parmi lesquelles deux principaux groupes peuvent être distingués: les Laparosticti, plus communément dénommés « bousiers », au régime alimentaire essentiellement coprophage (qui se nourri d’excréments) et les Pleurosticti, au régime alimentaire plutôt phytophage, xylophage ou sapro-xylophage (qui se nourri de végétaux, de bois vivant ou en décomposition).

Chiffres clés

  • 326 espèces se rencontrent en France et 123 en Normandie (soit 38% des espèces présentes en France);
  • 55% des communes normandes prospectées au moins une fois au cours de 20 dernières années;
  • 3% des communes inventoriées accueillent plus de 30 espèces de scarabéides;
  • 32 espèces “à enjeux” en Normandie soit 26% des espèces présentes dans la région;
  • 10 espèces d’affinité méridionale présentes en Normandie
Trichie commune (Photo: A. SIMON)

Pression d’observation contemporaine (2000-2020)

Grâce à la réalisation de l’atlas des scarabéides de Normandie, se sont 13 281 données récentes qui ont été analysées (postérieures à l’année 2000) soit 83.2% de l’ensemble des données répertoriées en Normandie pour ce groupe d’espèces.
C’est à partir de ces données que la pression d’observation a pu être évaluée.

Ainsi, au total, 1 461 communes normandes ont été prospectées au moins une fois à la recherche de scarabéides au court des 20 dernières années (soit 55% des communes normandes). A l’échelle régionale, l’intensité de prospection s’avère être inégale. En effet, certaines portions du territoire ont été activement prospectées, alors que d’autres n’ont fait l’objet que de peu de recherches. La carte ci-dessous exprime cette pression d’observation en représentant le nombre « d’inventaires » réalisés.

Pression d’observation des scarabéides en Normandie au cours des vingt dernières années (2000-2021)

Certains secteurs de Normandie ont été très largement prospectés depuis 2000:

  • La vallée de Seine (estuaire inclus) avec parfois plus de 100 inventaires effectués sur certaines communes;
  • Le littoral de la manche, de la baie du Mont-Saint-Michel à la baie des Veys et la mare Vauville avec jusqu’à 75 inventaires;
  • c’est également le cas de secteurs comme les marais de Carentan, de la Suisse normande et du Pays de Bray pour lesquels 25 à 40 inventaires ont été réalisés lors des 20 dernières années;

D’autres secteurs apparaissent très largement sous-prospectés:

  • Le sud-ouest du département de l’Eure et le nord-est de l’Orne (Lieuvain, Plateau de Neubourg et Pays d’Ouche), sont des secteurs où se concentrent la majorité des communes qui n’ont jamais été visitées au cours du travail d’atlas;
  • Le Pays d’Auge calvadosien (autour de Lisieux), ainsi que le bocage du centre Manche (entre Saint-Lô et Villedieu-les-Poêles) ont une pression de prospection qui ne dépasse jamais les 5 à 10 inventaires par communes;
  • Certains territoires « excentrés » : nord du Cotentin (à l’exception du secteur de Vauville), le Petit Caux situé au nord de la Seine-Maritime, le sud du Perche ornais, etc. sont des territoires, pourtant accueillants et diversifiés en milieux naturels. Ils restent actuellement méconnus;
Cette hétérogénéité de prospection influence forcément l’image que nous avons de la répartition des espèces. Néanmoins, il existe aussi un lien évident entre le potentiel écologique des secteurs les plus visités et le niveau de prospection. L’entomologiste, en particulier bénévole, va logiquement réaliser ses prospections dans les secteurs qu’il sait les plus favorables aux scarabéides et… proches de chez lui.

Nombre et répartition des espèces de scarabéides

La Normandie comptabilise à ce jour 123 espèces de scarabéides, dont 101 observées au cours des deux dernières décennies. Les 22 autres espèces n’ont été observées qu’au cours des XIXème ou XXème siècle et sont désormais présumées disparues de la région

En l’état actuel des connaissance, il existe d’importantes disparités à l’échelle départementales:

Avec 117 espèces observées depuis le début du XIXème, la Seine-Maritime fait figure de département le plus riche en espèces de scarabéides, tandis que l’Orne avec 78 espèces serait le plus pauvre. On retrouve également 105 espèces dans l’Eure, 96 dans la Manche et 91 dans le Calvados.

Lucane cerf-volant (Photo : A. Simon)

Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour expliquer ces disparités:

  • la densité de milieux naturels particuliers et favorables comme les pelouses calcaires dans l’Eure et la Seine-Maritime, ou les dunes et estuaires sur le littoral de la Manche qui vont permettre l’accueil d’un riche cortège d’espèces spécialisées, que l’on ne retrouvera pas ailleurs dans la région ;
  • le climat plus chaud et sec de certains secteurs, notamment en vallée de la Seine ou de l’Eure, qui va favoriser le développement des espèces dites « méridionales » ;
  • une meilleure connaissance historique en Seine-Maritime en raison de l’existence ancienne d’associations et sociétés entomologiques qui ont localement réalisé des inventaires sur ce groupe ;
  • à l’inverse, une quasi absence de données historiques dans l’Orne, compensée par la création récente de l’Association Faune-Flore de l’Orne.
Onthophagus emarginatus (Photo A. Simon)

A l’échelle normande, seules 3% des communes inventoriées accueillent 30 espèces ou plus. C’est le cas par exemple en vallée de la Seine où on retrouve le plus grand nombre d’espèces de Scarabéides en Normandie avec plus de 50 espèces. Cette diversité s’explique à la fois par la diversité des habitats présents (coteaux calcaires, pelouses sableuses, bocage, forêt…), et par le caractère chaud et sec de ces territoires Ou bien sur la côte ouest du Cotentin, où les massifs dunaires favorisent le développement des espèces littorales ainsi plusieurs localités comptabilisent de 30 à 40 espèces inventoriées. Enfin, le centre de la région, au niveau des escarpements rocheux de la Suisse normande permettent d’accueillir de 20 à 30 espèces.

A l’inverse, les vastes secteurs de plaine, dominés par des pratiques d’agriculture intensive, ne sont globalement pas très favorables. De même, le nord du Cotentin, région soumise à de fortes précipitations et des températures plus fraiches, ne semble héberger que relativement peu d’espèces (5 à 10 espèces actuellement connues).

Le sud-ouest de l’Eure, secteur où la pression de prospection est la particulièrement faible, reste l’un des territoires méconnus où pourraient être découvertes de nombreuses autres espèces en cas de recherches ciblées sur ce groupe

Nombre et répartition des espèces à enjeux aux échelles régionales et départementales

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espèces à “très fort enjeu”

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espèces à “fort enjeu”

7

espèces à “enjeu modéré”

Le bousier rhinocéros (photo: A. SIMON) espèce à enjeu modéré en Normandie
Qu’est ce qu’une espèce “à enjeux” ?
La liste des espèces “à enjeux” est obtenue en fonction de trois critères que sont le déclin de l’espèce, son niveau de rareté en Normandie et la réglementation. En croisant ces trois critères, 3 catégories d’enjeux sont définies : “enjeu très fort” / “enjeu fort” / “enjeu modéré”

Ce sont donc 32 des 123 espèces de scarabéides présentes en Normandie qui sont considérées comme “à enjeu”.

Il s’agit souvent d’espèces exigeantes, liées à des habitats très particuliers ou rares comme les pelouses sableuses et calcaires, les vieux boisements riches en bois mort ou encore les estuaires vaseux.

Les secteurs où se concentrent actuellement le plus grand nombre d’espèces à enjeux sont :

  • La vallée de la Seine;
  • La côte ouest du Cotentin qui accueille des espèces à enjeux spécifiques des massifs dunaires;
  • Le centre du département de l’Orne où les secteurs bocagers et boisés offrent des habitats favorables pour des espèces saproxylique comme le pique-prune;
  • Enfin, la majorité des estuaires qui constituent des entités géographiques à part avec des conditions écologiques particulières, mêlant influence de la marée et présence du sel, vont permettre l’accueil d’espèces atypiques, absentes du reste du territoire.

Nombre et répartition des espèces d’affinité méridionale

Les espèces « d’affinités méridionales » désignent les taxons généralement répandus dans la moitié sud de la France et qui atteignent en Normandie leur limite nord d’aire de répartition. Ces espèces sont souvent assez localisées sur notre territoire et colonisent prioritairement les milieux les plus « thermophiles », c’est-à-dire chauds, secs et ensoleillés.
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espèces de scarabéides répondent actuellement à cette notion d’espèces d’affinités méridionales en Normandie

En Normandie, leur répartition est intimement liée aux milieux thermophiles que sont les pelouses calcaires ou les zones sableuses, milieux que l’on retrouve principalement en vallée de Seine. Ainsi, jusqu’à huit espèces d’affinités méridionales ont été recensées sur les communes de Bouafles et Courcelles-sur-Seine.

Le gradient « nord-ouest / sud-est » est particulièrement perceptible et il est flagrant de constater que sorti du « couloir » formé par les vallées de Seine et d’Eure, les espèces d’affinités méridionales ne se rencontrent pratiquement pas ailleurs.

Répartition des espèces d’affinité méridionale en Normandie

Le département de l’Orne accueille également plusieurs espèces d’affinités méridionales. On observe une répartition assez homogène de ces espèces à travers le département et cela jusqu’au sud du Calvados où le coteau calcaire de la réserve naturelle du Mesnil-soleil fait office de point de concentration avec six espèces recensées.

Enfin, quelques secteurs localisés sur le littoral (moitié sud de la façade occidentale de la Manche, baie des Veys, estuaire de l’Orne…)

Focus sur le groupe de scarabéides coprophages

L’Agrile noir (photo: A SIMON)

Le groupe des scarabéides coprophage*, plus communément dénommés « bousiers », présente des exigences écologiques spécifiques (* se nourrissant d’excréments).

Ainsi, la majorité de ces espèces (61%) présentes en Normandie fréquentent des milieux ouverts et seulement 14% d’entre elles sont spécifiques des milieux fermés comme les forêts.

Certains bousiers présentes également des spécificités relatives aux conditions d’humidité et de chaleur du milieu dans lequel ils évoluent. Ainsi, parmi toutes les espèces de bousiers observables en Normandie :

  • environ 1/4 vont être typique des zones thermophiles comme les coteaux calcaires ou les pelouses sableuses,
  • 9% vont être essentiellement présentes dans les zones humides;
  • 8% vont être observés au niveau de prairies mésophiles;
  • 19% seront typique des milieux boisés;
  • les autres taxons seront observés en milieux ouverts mais ne présentent pas d’exigences particulières en ce qui concerne le degrés d’humidité ou de chaleur.

Ce qu’il faut retenir

123 espèces de scarabéides vivent en Normandie.

83 % des données normandes sont issues des inventaires réalisés de 2000 à nos jours. En moyenne, on considère qu’au moins 10 espèces sont présentes par commune, avec une richesse maximale connue de 59 espèces pour une commune située en vallée de Seine.

Les secteurs qui accueillent à la fois les cortèges les plus diversifiés et les espèces de plus forts enjeux sont les vallées de la Seine et de l’Eure ainsi que le littoral occidental du département de la Manche. Dans le département de l’Orne de nombreuses découvertes sont à attendre, particulièrement dans le Perche, la Suisse Normande et les grands massifs forestiers.

L’espèce normande de scarabéide la plus rare au plan national (Melinopterus punctatosulcatus) vit quant à elle dans les prairies pâturées des grands ensembles estuariens.

Les espèces d’affinités méridionales s’étendent progressivement vers le nord de la région, utilisant de façon privilégiée trois principaux couloirs biogéographiques. Des mouvements de faunes d’est en ouest sont également suspectés.
L’impact des changements climatiques sur les espèces d’affinités septentrionales reste à étudier.

L’établissement d’un référentiel écologique en 2020 permettra à l’avenir aux gestionnaires de réaliser des inventaires afin d’évaluer l’intégrité des cortèges de scarabéides de leurs espaces. Ces connaissances constituent un socle à partir duquel il est désormais possible de construire un nouvel outil régional d’aide à l’évaluation écologique des systèmes prairiaux pâturés.

Les milieux forestiers comptent parmi les moins connus concernant les scarabéides. Ils accueillent pourtant 13 espèces qui leurs sont propres, dont 80% sont aujourd’hui évaluées rares à exceptionnelles dans notre région. En outre, plusieurs espèces qui se nourrissent de bois en décomposition (saproxylique), peuvent se rencontrer en forêt ainsi que dans le bocage, à l’image d’Osmoderma eremita, seul scarabéide normand qui soit protégé en France. Plusieurs menaces pèsent sur sa conservation dans notre région. Parmi les différentes formes d’érosion du maillage bocager, l’abandon des pratiques d’émondage et la discontinuité des classes d’âges des arbres subsistant sont des plus problématiques.

Pour en savoir plus, téléchargez la fiche complète de notre collection l’état des lieux des connaissances naturalistes régionales consacrée aux scarabéides normands

Loïc CHEREAU
Chargé de mission antenne Normandie
Conservatoire d’espaces naturels de Normandie